Platon
en: Platode: Platonit: Platonerégion | Philosophe Occidental |
|---|---|
| époque | Antiquité |
| couleur | |
image_name | Plato-raphael.jpg |
| légende_image | détail de L'École d'Athènes, par Raphaël |
nom | Platon ( ) |
| naissance | vers 427 av. J.-C. (Athènes) |
| mort | vers 346 av. J.-C. (Athènes) |
| tradition_philosophique | Académie |
| principaux_intérêts | Âme, Politique, Rhétorique, Théorie de la connaissance |
| influencé_par | Pythagore, Parménide, Héraclite, Socrate |
| a_influencé | Presque tous les philosophes occidentaux |
| idées_remarquables | Dialectique, Réminiscence, Théorie des formes, Participation, Imitation, Philosophe roi |
Son uvre, composée presqu'exclusivement de dialogues, est d'une grande richesse de style et de contenu, et contient, sur nombre de sujets, les premières formulations classiques des problèmes majeurs de l'histoire de la philosophie occidentale. Platon a ainsi exposé les problématiques fondamentales de la philosophie politique, de la philosophie morale, de la théorie de la connaissance, de la cosmologie ou encore de lesthétique.
Sa pensée est une recherche sans cesse recommencée de réalités immuables (le Bien, le Vrai et le Beau), par delà les illusions du monde sensible et contre les savoirs traditionnels, les préjugés et les opinions des hommes entraînés par leurs appétits illimités. Prenant soin de son âme qui aspire naturellement à ces réalités seules véritables, le philosophe tente d'acquérir un savoir absolu qui rendrait possible une éthique et une politique excellentes, condition d'une réalisation, toujours imparfaite et menacée de décadence, de la justice en ce monde.
Ces thèses, ainsi que leur problématisation et la mise en lumière de leurs enjeux philosophiques par Platon lui-mêmePlaton propose ainsi une réfutation de la possibilité de la connaissance des Idées dans le Parménide. Dans Le Sophiste, il montre que l'absence de modèle intelligible menace de tranformer le monde sensible dans sa totalité en simulacre., ont eu une immense postérité et sont encore discutées et défendues de nos jours« Plato (427-347 B.C.) stands at the head of our philosophical tradition, being the first Western thinker to produce a body of writing that touches upon the wide range of topics that are still discussed by philosophers today under such headings as metaphysics, epistemology, ethics, political theory, language, art, love, mathematics, science, and religion. », The Cambridge Companion to Plato, p. 1.Par exemple, le platonisme en mathématiques a une longue histoire qui s'étend jusqu'au XXème siècle. Voir l'article Platonisme mathématique.Pour une histoire de ce que l'on a appelé platonisme, à distinguer de la philosophie de Platon, voir l'article Platonisme.. Si Karl Popper a critiqué le « communisme de Platon »La Société ouverte et ses ennemis (The Open Society and Its Enemies, 1945), , et Gilbert Ryle a souligné l'importance de dialogues comme le Théétète pour les études philosophiques contemporainesMyles Burnyeat, Introduction au Théétète de Platon, Collège International de Philosophie, PUF, Paris, 1998, p. 9..
Biographie :
La vie de Platon est mal connue, à l'exception de quelques données qui apparaissent non douteuses, sans toutefois que leur chronologie soit certaineSur la vie de Platon, tous les documents ont été rassemblés par A. Swift Riginos, Platonica. The Anecdotes concerning the Life and Writings of Plato, Leyde, Éditions Brill, 1976. Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres (vers 200), III, 1-47, trad., Le livre de poche, 1999, p. 391-427. Olympiodore le Jeune, Commentary on the First Alcibiades of Plato. critical text and indices (après 527), éd. L. G. Westerink, Amsterdam, North-Holland Publ. Co., 1956, xvi-191 p., réimpr. 1983. Voir Platon, Lettres, Garnier-Flammarion, traduction, introduction, notices et notes de Luc Brisson, 1994, 314 p. : chronologie p. 293-296.. Comme pour beaucoup d'autres philosophes de l'Antiquité, il est souvent difficile, sinon impossible, de faire la distinction entre ce qui relève de l'histoire, de la construction littéraire, de la spéculation mystique, de la légende ou simplement de la rumeur dont on indiquera ici les exemples les plus connus. Toutes les données biographiques ci-dessous doivent donc être considérées avec circonspection.Jeunesse :
Platon naquit sous l'archontat d'Aminias à AthènesDiogène Laërce le fait toutefois naître à Égine. dans le dème de Collytos en -428/-427, deux ans après la mort de Périclès (-429), pendant la guerre du Péloponnèse entre Athènes et Sparte (-431/-404).D'après Diogène Laërce : « Platon naquit la quatre-vingt-huitième olympiade, le sept mai, jour anniversaire de la naissance dApollon à Delphes. ... Platon naquit sous larchontat dAminias, vers le temps de la mort de Périclès. Il était du dème de Collytès. » La date exacte demeure cependant incertaine : une traditionCitée par Robin, 1935, p. 1. la fixe à la troisième année de la 88 olympiade, au 7 du mois thargélion, qui correspondrait au 21 mai de l'an -429. Mais les sources à ce sujet relèvent essentiellement de calculs fondés sur des croyances religieuses et des considérations mystiques liées aux nombres. C'est pourquoi on peut seulement situer la naissance de Platon 3 ou 4 années après le début de la guerre du Péloponnèse, vers le temps de la mort de PériclèsRobin, 1935, p. 1 et suivantes..Il est en tout cas certain que Platon appartenait à une famille aristocratiqueRobin, 1935, p. 2.. Du côté de son père, la généalogie est cependant des plus douteuses : Ariston prétendait en effet descendre de Codros, dernier roi légendaire d'Athènes. La généalogie est plus certaine du côté de sa mère, Périctionè : elle descendait d'un certain Dropidès Timée, ., proche de Solon Diogène Laërce, III, 1, p. 391.. Elle était également la cousine germaine de Critias et la sur de Charmide, deux des Trente Tyrans d'Athènes en -404.
Platon avait trois frères, Adimante et Glaucon, interlocuteurs de Socrate dans La République, sans doute bien plus âgés que lui, et une sur, Pôtonê, mère de Speusippe qui succéda à Platon à la tête de l'AcadémieRobin, 1935, p. 2.. La mère de Platon, devenue veuve quelque temps après la naissance de dernier, se remaria avec son oncle maternel, Pyrilampe, dont elle eut un fils, Antiphon, qui est le narrateur du Parménide.
Suivant l'usage des grandes familles de son pays, Platon aurait dû recevoir le nom de son grand-père, Aristoclès, et il est possible que ce soit son véritable nom, « Platon » () étant un surnom ou un sobriquet. La raison de ce surnom est inconnue et les explications que l'on a données sont toutes plus ou moins fantaisistes. Par exemple, selon Diogène Laërce, ce fut Ariston, qui l'éduquait en sport, qui l'appela ainsi, « à cause de sa constitution robuste » : platos () signifie en effet « largeur », et il était de stature « large » ().Platon était beau et fort, si l'on en croit Épictète (Entretiens, I, 8, 13) et un beau buste que Visconti (Iconoq. grecq., I, 169, pl. XVIII) considère comme authentique : il avait les épaules hautes, et ce fut pendant quelque temps la mode, parmi les disciples de son école, d'imiter cette attitude, comme on imita plus tard le bégaiement d'Aristote et la tête penchée d'Alexandre. D'autres explications sont qu'il parlait abondamment, qu'il avait le front large, ou enfin qu'il avait un caractère large et un esprit étenduDiogène Laërce, III, 4 ; Sénèque, Lettre 58 ; Apulée, Platon et sa doctrine, I, 1, trad., Les Belles Lettres, 1973 ; Sext. Empiric., Contre les mathématiciens, I, 258 ; Tzétzès, Chiliades, VI, 419; XI, 853..
Il ne fait aucun doute que Platon reçut l'éducation traditionnelle liée à sa situation sociale. Le détail du cursus qui lui est prêté, en particulier par Diogène Laërce, relève cependant d'une « illustration narrative des principales influences théoriques qui se seraient exercées sur PlatonDiogène Laërce, 1999, p. 373. », ce qui revient à dire que la biographie du jeune Platon est une invention conçue pour correspondre à ses uvres ultérieures. En voici quelques éléments, tirés essentiellement de Diogène Laërce. Il eut pour maître de gymnastique Ariston d'Argos, et l'on dit qu'il a remporté deux prix aux Jeux olympiques et aux Jeux isthmiquesOlympiodore le Jeune, Commentaire sur le Premier Alcibiade de Platon (VI s.) ; Diogène Laërce, III, 4, p. 395.. Il s'initia à la peinture, écrivit des poèmes, des dithyrambes, des vers lyriques et des tragédies. La musique (flûte, cithare) lui fut enseignée par Dracon, élève du célèbre Damon, et par Métellus d'Agrigente. Tous ses dialogues, et particulièrement le Timée, attestent qu'il avait poussé fort loin les études théoriques de cet art, qui, dans l'antiquité, se rattachaient étroitement aux mathématiques. Ce fut Denys le grammairien, mentionné dans les Amants, qui l'initia à cet ensemble de connaissances libérales que les Anciens appelaient "la grammaire"Diogène Laërce, III, 4., et longtemps avant son voyage en Égypte il avait peut-être entendu à Athènes le célèbre mathématicien Théodore de CyrèneDiogène Laërce, III, 6 ; Théétète, 143 e ; Xénophon, Mémorables, IV, 2, 10., qui était venu visiter cette ville avant la mort de Socrate. L'importance des mathématiques a sans doute été grande à ses yeux ; Platon fut un des plus grands promoteurs de cette scienceCicéron, De l'orateur, 1, 50.. On ignore l'identité de son éraste, mais appartenant à l'élite de la société grecque, il est presque évident qu'il connut une relation pédérastique, relation qu'il condamne dans Le Banquet. Par la suite, il prend nombre de ses disciples en tant qu'éromène, notamment Dion de Syracuse.
Platon avait les relations les plus intimes avec le parti oligarchique, et semble n'avoir pas été insensible à la célébrité de sa famille, qu'il mentionne dans le CharmideCharmide, . et dans le Timée.Timée, 20 d. Par ces rapports avec Critias et Charmide, tous deux du Conseil des Trente Tyrans imposé par Sparte à la fin de la guerre du Péloponnèse, tous deux disciples de Socrate, tous deux de sa famille, on a voulu expliquer le caractère de ses idées politiques. L'éducation qui, à Sparte, négligeait l'âme et ne s'occupait que du corps, la politique ambitieuse et avide de domination, la passion guerrière, l'immoralité des femmes, sont sévèrement jugées par PlatonLa République, VIII, 547, e et 548 ; Les Lois, II, 673, c. ; I, 637, c. ; VI, 781 a ; VII, 806, c., bien que lui aussi défende un régime oligarchique, c'est-à-dire réservé à une éliteLa République, VI, 494 a ; Lettre VII, 340 c..
Platon appartient donc à une riche famille de propriétaires terriens. Il vécut largement là-dessus. Il voyagea, acheta la bibliothèque de Philolaos, organisa une chorégie, qui est une fête très coûteuseDiogène Laërce, III, 3, p. 394 (chorégie) ; III, 41, p. 421 (propriétés) ; VI, 25, p. 708 (voyages) ; VIII, 85, p. 1013 (bibliothèque). Pierre Riffard, Les philosophes : vie intime, PUF, 2004, p. 205..
Vers 410, il fut élève de Cratyle, un disciple d'Héraclite, et d'Hermogène, un disciple de Parménide.
Il abandonna de bonne heure la vie politique, la seule digne d'un homme selon l'Antiquité, et que lui-même considérait comme le plus grand honneur, comme le plus grand devoir d'un bon citoyen, mais aussi comme le couronnement de la vie philosophiqueLa République, VI, 496 a ; VII, 519.. Si l'on en croit la VII lettre, dont l'authenticité est généralement acceptée, il aurait essayé de la politique, et même pris quelque part au gouvernement des Trente Tyrans, despotique et sanguinaire au point de perpétrer environ exécutions sommaires. Il y aurait vite renoncé, dégoûté par les excès et les fureurs des partisLettres, lettre VII, 324..
« Du temps de ma jeunesse, je ressentais en effet la même chose que beaucoup dans ce cas ; je m'imaginais qu'aussitôt devenu maître de moi-même, j'irais tout droit m'occuper des affaires communes de la cité. Et voilà comment le hasard fit que je trouvais les choses de la cité. Le régime d'alors étant en effet soumis aux violentes critiques du plus grand nombre, une révolution se produisit. () Et moi, voyant donc cela, et les hommes qui s'occupaient de politique, plus j'examinais en profondeur les lois et les coutumes en même temps que j'avançais en âge, plus il me parut qu'il était difficile d'administrer droitement les affaires de la cité. Il n'était en effet pas possible de le faire sans amis et associés dignes de confiance -et il n'était pas aisé d'en trouver parmi ceux qu'on avait sous la main, car notre cité n'était plus administrée selon les coutumes et les habitudes de nos pères. »
En -403, la démocratie fut rétablie à Athènes par Trasybule et Anytos (un accusateur de Socrate 4 ans plus tard).
Platon devint le disciple de Socrate durant neuf ans (-408/-399), jusqu'à la condamnation de Socrate, qui avait résisté, entre autres, aux Trente Tyrans en refusant « d'obéir aux gens de l'entourage de Critias qui lui ordonnaient de leur amener Léon de Salamine, un riche démocrate, pour qu'il fût mis à mortApologie de Socrate, 32 c-d.Diogène Laërce, II, 24, p. 232. ». À la suite de cette rencontre, Platon abandonna l'idée de concourir pour la tragédie et brûla toutes ses uvres. Platon transmit l'enseignement de son maître en se l'appropriant et en le transformant peu à peu. Il commença ses dialogues dès le vivant de Socrate : Hippias mineur, Ion, etc. "Socrate, qui venait d'entendre Platon donner lecture du Lysis, s'écria : 'Par Héraclès, que de faussetés dit sur moi ce jeune homme !'"Diogène Laërce, III, 35, p. 416.
Malade, il n'assista pas à la mort de SocratePhédon, 59 b. en -399. Inquiet sur le sort des disciples de Socrate, il se réfugie à Mégare, chez Euclide de MégareDiogène Laërce, III, 6, p. 396., autre disciple de Socrate. « Par la suite, il alla en Égypte chez les prêtres du haut clergéDiogène Laërce, III, 6, p. 396 » ; ce n'est pas certain, car sa connaissance de l'Égypte paraît indirecte et stéréotypéeLa République, IV, 436 a ; V, 470 c ; Timée, 21-24 ; Critias, 108 d, 110 b, 113 a ; Les Lois, V, 747 c.Luc Brisson, "L'Égypte de Platon", Les Études philosophiques, 1987, p. 153-168 ; "les quatre topoi (lieux communs) qui figurent déjà dans le Busiris d'Isocrate : le pays irrigué par le Nil, la division du corps social en groupes fonctionnels, l'organisation artistique et intellectuelle et la piété. B. Mathieu, "Le voyage de Platon en Égypte", Annales du Service des antiquités d'Égypte (ASAE), 71 (1987), p. 153-167. ; c'était peut-être en -392, peut-être avec Eudoxe de Cnide. Platon a participé, comme cavalier, à la bataille de Corinthe, qui vit la victoire de Sparte sur Athènes en -394. À Cyrène, il aurait rencontré les philosophes Aristippe de Cyrène et Annicéris de Cyrène, défenseurs d'une philosophie de la jouissance, et le mathématicien Théodore, qui figure dans le Théétète. En Italie du Sud, dans la Grande-Grèce, à Tarente, il rencontra le grand pythagoricien Philolaos de Crotone, et ses auditeurs, Timée et Archytas de Tarente ; à cette occasion, qui date de 388-387, il s'ouvrit un premier accès approfondi au pythagorisme : opposition âme/corps, nombres, idéal oligarchique du philosophe-roiPhédon, 108-110, Timée, 58 d. Le "quelqu'un" dont il parle est Archytas, selon E. Frank, Plato und die sogenannten Pythagoreer, p. 186.. Semble-t-il, car la Lettre VII (338cd) laisse entendre que Platon ne rencontra Archytas qu'au cours du deuxième voyage en Sicile .
Il fit un premier voyage politique en Sicile en -387. Il fut reçu à la cour de Syracuse, par Denys Ier l'Ancien, qui s'intéressait à la philosophie. Il gagna à la philosophie Dion de Syracuse, beau-frère de Denys. Mais il ne tarda pas à déplaire au « tyran » (maître souverain), soit à cause de son penchant à faire la leçon, soit à cause de son rayonnement. Embarqué de force sur un bateau spartiate, il fut peut-être capturé, vendu comme esclave à l'île d'ÉgineA. Swift-Riginos, Platonica, Leyde, Brill, 1976, p. 86-92 (témoignages, en grec)., alors en guerre contre Athènes, mais il fut sauvé par Annicéris de Cyrène, le philosophe cyrénaïque, qui l'aurait reconnu, acheté "pour 20 mines d'argent", puis libéréA. Swift Riginos, Platonica, p. 86-89.. Cet épisode semble plus fictif qu'historique.
Maturité :
Après l'échec politique à Syracuse, Platon fonda, à Athènes, près de Colone et du gymnase d'Acadèmos, en -387, une école, l'Académie, sur le modèle des pythagoriciens. Il y enseigna pendant quarante ans. Sur le fronton de l'Académie était gravée, dit une fausse légende, cette devise : « Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre »Jean Philopon (VI s.), Commentaire sur le 'De anima' d'Aristote, trad., Louvain, 1966. Tzétzès (XII s.), Chiliades, VIII, 973. H. D. Saffrey, « Une inscription légendaire », Revue des études grecques, Paris, t. LXXXI, 1968, p. 67-87.. C'est le premier institut d'enseignement supérieur que nous connaissions. On y poursuivait des recherches scientifiques ; l'enseignement des sciences exactes y préparait à l'étude de la philosophie considérée en elle-même ; et dans ses applications à la politique. Il s'y forma des philosophes - comme Aristote qui y passa vingt ans - et de nombreux hommes d'État (dont Hermias d'Atarnée, condisciple et protecteur d'Aristote). Les principaux membres de l'Académie sont Eudoxe de Cnide, Héraclide du Pont, Speusippe, Xénocrate, Aristote, le mathématicien Théétète, et deux femmes : Axiothea et Lastheneia. L'école devait subsister pendant neuf siècles, jusqu'au règne de JustinienPierre-Maxime Schuhl, « Platon », apud Le nouveau dictionnaire des auteurs, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1994, t. III, p. 2529., en 529.Vers -380, Platon aurait initié le mathématicien Léodamas de Thasos à l'usage de l'analyse en géométrieDiogène Laërce, III, 24, p. 408 ; Proclos, Commentaires sur le Ier livre des 'Éléments' d'Euclide, 211 ; Diogène Laërce, III, 24. Fr. Lasserre, De Léodamos de Thasos à Philippe d'Oponte, Naples, 1987.. Mais qu'entendre ici par analyse ? la remontée aux principes ? la déduction à partir des principes ?Aristote, Ethique à Nicomaque, I, 2, 1095a32. la réduction des théorèmes particuliers à des axiomes simples et évidents ou à des principes admis ?
Vers -370, Platon traversa - selon Pierre-Maxime Schuhl - une longue crise intellectuelle, où il s'interrogea sur sa théorie des Idées (Parménide, Sophiste)Pierre-Maxime Schuhl, L'uvre de Platon, Vrin, 1961 (3 éd.).. Il admet la difficulté, non seulement de la participation ( / méthexis), non symétrique, des Idées avec les choses sensibles, mais encore du mélange ( / súmmixis) des Idées entre elles, et même de la communion ( / koinômía) entre les Idées et le BienParménide, 127-136 ; Le Sophiste, 249-253. Solution mythique : Timée, 29-47.. En même temps, il semble, sous l'influence d'Eudoxe de Cnide, admettre un ordre dans le sensible, et s'orienter vers un certain dualisme de type oriental : « Cet univers, tantôt la Divinité guide l'ensemble de sa marche, tantôt elle l'abandonne à lui-mêmeLe politique, 269 c. Voir Théétète (Platon)|, 176 a.. »
Il fit un deuxième voyage politique en Sicile au début de -367. À la mort de Denys Ier l'Ancien, en -367, Dion de Syracuse appela Platon près de lui, pour faire de son beau-frère, Denys II le Jeune, fils de Denys l'Ancien, un philosophe à la Platon. Platon effectua un retour en Sicile, il pensait créer une cité gouvernée selon ses principes philosophiques : il a terminé La République en -372Edmund Zeller, Histoire de la philosophie grecque, trad. É. Boutroux, 1877., persuadé que si les philosophes ne deviennent pas rois ou si « les rois ne deviennent pas philosophes () il n'y aura pas de trêve aux maux dont souffrent les ÉtatsLa République, V, 473 d. ». Mais Denys le Jeune bannit Dion, soupçonné de comploter, et Platon fut retenu un an sans rien pouvoir faire dans la citadelle d'OrtygieLettre VII, 329 c-330 a..
Aristote entra alors dans l'Académie, en -366, à l'âge de 17 ans, pour vingt ans d'études.
Son troisième et dernier voyage politique en Sicile eut lieu en -360. En -361, Denys II le Jeune promit d'accorder sa grâce à Dion à condition que Platon revienne une troisième fois en Sicile. Platon, âgé de 68 ans, confiant l'Académie à Héraclide du Pont, accepta, avec Speusippe et XénocratePlutarque, Vies parallèles, Dion, 22.. Mais ses relations avec Denys II se dégradèrent. Le pythagoricien Archytas de Tarente dut envoyer un vaisseau de guerre pour libérer Platon. Ce fut l'occasion d'un second accès approfondi au pythagorisme : il acheta, dit-on, des manuscrits de Philolaos de Crotone, « pour cent mines d'argent » (à cette époque, ou, à la mort de Philolaos, vers 390 av. J.-C.) ; on trouve dans le Philèbe (16c), qui date de 347 av. J.-C., l'opposition Limité/Illimité caractéristique de Philolaos. À Olympie, lors des Jeux Olympiques de -360, il retrouva Dion de Syracuse, mais il lui conseilla de renoncer à une expédition contre Denys le JeuneLettre VII, 350.. Quatre ans plus tard, Dion renversa Denys II le Jeune, mais il fut assassiné par un ami, le platonicien Callippe de Syracuse.
Vieillesse :
Dans ses dialogues de vieillesse, surtout dans le Timée, sa philosophie changea quelque peu. Il semble aussi que, peut-être vers -350, Platon ait donné un enseignement oral d'orientation dualiste et pythagorisante, centré sur les Nombres idéaux.Platon, âgé de 80-81 ans, mourut à Athènes en -347 ou -346, « au cours d'un repas de noceDiogène Laërce, III, 2, p. 392. ». Il rédigeait alors Les Lois, dont on a pu penser que le livre XII était inachevé, mais ce jugement est sujet à discussion. La tradition voudrait le faire mourir à 81 ans, sur la base de symbolisme des nombres, car 81 est le carré de 9Censorinus, Du jour natal ; Sénèque, Lettres à Lucilius, 53, 31.. Il avait un fils, Adamante. « Il fut inhumé à l'Académie. » Pendant ce temps, la guerre de Philippe de Macédoine pour conquérir Athènes faisait rage.
Aristote, déjà auteur de remarquables dialogues (perdus) et de son uvre logique, fut dépité de voir Speusippe, neveu de Platon, nommé scolarque, recteur de l'Académie, plutôt que lui. Il partit en Asie chez Hermias d'Atarnée, un « tyran », ancien condisciple à l'Académie.
Prédécesseurs et contemporains :
Socrate et les sophistes sont vraisemblablement les figures qui ressortent le plus nettement des dialogues de Platon, le premier comme interlocuteur principal, les seconds comme adversaires. Ce ne sont pas cependant les seuls penseurs ou écrivains que l'on rencontre dans les dialogues. Ces derniers reflètent à maints égards la culture de son temps, et pourtant il n'est pas toujours possible de déterminer précisément dans quelle mesure tel ou tel aspect de cette culture nourrit la pensée de Platon, ni de repérer avec certitude telle ou telle allusion. Les références faites par Platon sont en effet souvent allusives, bien que l'on trouve également de nombreuses citations, par exemple d'Homère, et il ne fait jamais, au contraire de son élève Aristote, d'exposé doxographique sur tel ou tel problème.Brisson, 2006, p. 13.On ne proposera ici qu'un aperçu des principaux auteurs, contemporains ou prédécesseurs, afin de donner une idée générale du contexte culturel de l'uvre de Platon. Outre Socrate et les sophistes, il convient d'évoquer les philosophes présocratiques, également dits préplatoniciens, ainsi que les historiens grecs et des poètes comme Homère.
Les Préplatoniciens :
Les sources sur les philosophes précédents Platon sont trop partielles pour qu'il soit possible de repérer à coup sûr les allusions et pour apprécier de manière précise les jugements que Platon pouvait porter sur leur pensée. On ne peut que constater l'utilisation qu'il fait de certains noms en leur liant telle ou telle thèseBrisson, 2006, p. 14..Les pythagoriciens :
Selon AristoteMétaphysique, I, 6, 987., la doctrine de Platon s'accorde sur plusieurs points avec celle de Pythagore. Bien que ce jugement ait eu une grande postérité, il est en réalité difficile, sinon impossible, de le préciser, car l'enseignement pythagoricien était réservé à des initiés et il n'y a que deux références explicites dans les dialogues, références qui n'apprennent pas grand-chose sur ce que Platon pourrait avoir emprunté au pythagorismeBrisson, 2006, p. 15.. Si l'on soutient l'idée que Platon a donné un enseignement oral (voir les sections Le dialogue chez Platon et L'enseignement oral de Platon), distinct de ce que l'on trouve dans ses dialogues, alors la nature de cet enseignement, qui porterait sur les notions de dyade et de nombres idéaux, peut apparaître comme un indice probant de l'influence pythagoricienne. Toutefois, il est possible qu'il y ait là un amalgame avec certains des successeurs de Platon à l'Académie, tels que Speusippe et Xénocrate, qui furent considérés dès l'Antiquité comme des pythagoriciens.Franco Ferrari, « Platon et la théorie des principes », in Brisson, 2006, pp. 140 et 141.Parménide :
Platon le considère, dans Le Sophiste, comme le père de la philosophie, qu'il faut « tuer » pour rendre compte du discours faux. Puisqu'en effet, selon Parménide, seul l'être est, il est impossible de tenir des discours sur ce qui n'est pas. Or le discours faux, celui des sophistes, existe ; par conséquent, il faut emprunter la voie interdite par Parménide, voie selon laquelle le non-être est d'une certaine façon.Hérodote et Thucydide :
Platon partage avec les deux historiens grecs Hérodote et Thucydide la qualité de prosateur que leur a décernée Polybe, et il y a, entre ces trois auteurs, des points de ressemblance et des différences qui sont susceptibles d'éclairer quelque peu l'originalité du projet philosophique platonicien au sein de la culture grecque.À l'instar d'Hérodote et de Thucydide, Platon s'intéresse en premier lieu aux affaires humaines et à la politique, tant d'un point de vue philosophique que d'un point de vue qui peut passer aujourd'hui pour sociologique, ce qui est illustré par exemple par sa description de la genèse des sociétés dans la RépubliqueVoir La République, Livre II.. Il ne fait cependant pas à proprement parler uvre d'historien, comme en témoignent les libertés chronologiques et historiques de ses dialogues.
Mais la principale différence est d'ordre philosophique : contrairement à ces deux historiens, Platon cherche en effet ce qui est toujours, alors que Thucydide et Hérodote écrivent sur des réalités dont ils savent qu'elles ne sont pas fixes et qu'elles sont vouées à la destruction. Ainsi, bien que Platon partage avec eux le souci d'éclairer le devenir, ce souci ne conduit pas aux mêmes méthodes d'investigations du monde sensible, ni aux mêmes causes explicatives. Bien que les enquêtes historique et philosophique soient rétrospectivement distinguées, c'est bien dans les deux cas le même amour du savoir qui pousse ces trois prosateurs dans leur enquête sur le devenir. Mais la pensée de Platon ne saurait permettre d'attribuer le titre de philosophes aux deux historiens, car on ne saurait posséder un savoir stable en s'attachant à ce qui est instable par nature, ce qui les disqualifie également pour ce qui concerne la compétence politique, qui est, aux yeux de Platon, la compétence philosophique par excellence.Brisson, 2006, pp. 3 à 11.
La relation de Socrate et de Platon :
Ce que Platon pensait de Socrate :
La nature exacte des relations entre Socrate et Platon nous est entièrement inconnue. Rien ne permet ainsi de répondre à des questions comme celle de savoir à quel âge Platon rencontra Socrate, et combien de temps il le fréquenta. Nous ignorons également quelle place Platon occupait parmi les disciples de Socrate. Ces incertitudes sont d'autant plus remarquables que tous les dialogues de Platon, sauf Les Lois, mettent en scène Socrate, quoiqu'en ne lui donnant pas toujours le premier rôle. Quand, dans le Phédon,Phédon, 59b. Platon fait la liste des proches de Socrate ayant assisté à la mort de ce dernier, il souligne sa propre absence par cette remarque : « Platon, je crois, était malade. » On ne saurait mieux faire sentir l'incertitude des relations entre Socrate et Platon que par ce je crois écrit par Platon, à propos de lui-même.Malgré l'omniprésence de Socrate dans son uvre, nous ne sommes pas non plus renseigné sur les sentiments de Platon à l'égard de son maître. Les dialogues comportent certes plusieurs louanges de Socrate, mais prononcés par des personnages dont nous ne savons pas avec certitude si l'on doit les considérer comme des porte-paroles de Platon, bien que cela soit probablement le cas. Le seul passage où Platon parle de Socrate en son nom propre est la Lettre VII, dont on admet généralement l'authenticité :
- « Entre autres choses, Socrate, mon ami, qui était plus âgé que moi, et dont, je pense, je ne rougirais pas de dire qu'il était l'homme le plus juste de cette époque, ils les Trente l'envoyèrent avec d'autres chercher un citoyen, pour l'amener de force en vue de le mettre à mort, dans le but évident de le rendre complice de leurs agissements, de gré ou de force ; mais lui refusa d'obéir et préféra courir le risque de tout endurer plutôt que d'être associé à leurs uvres impies. »Lettre VII, 324d-325a.
La mise en scène de Socrate par Platon est en revanche des plus explicites : Socrate apparaît, par exemple, comme l'ami véritable dans le Lysis, comme un homme courageux dans le Lachès, comme un sage dans le Charmide. Une autre caractéristique, plusieurs fois remarquée par ses interlocuteurs et mise en scène par Platon, est l' de Socrate, autrement dit son caractère déroutant,Brisson, 2006, p. 26. dont fait partie cette manuvre ironique qui consiste à feindre l'ignorance et à prétendre reconnaître le savoir de son interlocuteur.
L'influence de Socrate sur Platon :
D'après Diogène LaërceLes Vies, Livre III., Platon aurait pris à Socrate sa pensée politique ; d'après Aristote, il lui aurait emprunté sa théorie du concept. Il pourrait donc paraître naturel de penser que Platon a trouvé en Socrate les germes de nombre de ses théories, que ce soit en éthique, en philosophie politique, voire en ce qui concerne la théorie des Idées. Mais dans quelle mesure la rencontre et la relation entre Socrate et Platon furent-elles essentielles pour l'évolution de la pensée de ce dernier, c'est ce qui ne peut être déterminé exactement, et cette difficulté tient tant à la pauvreté des données biographiques, qu'au choix de Platon de faire de Socrate un personnage de presque toutes ses uvres.Ce choix pourrait à première vue conduire à penser que l'on a là un indice tangible et fiable de la relation de Socrate et Platon, et donc de l'influence du premier sur le second. Mais, les dialogues ne donnent en réalité que peu d'informations. On peut expliquer le choix du personnage de Socrate dans le cadre du genre du dialogue socratique : il s'agit en effet de défendre la mémoire de Socrate, comme l'illustrent le Phédon, le Banquet ou encore l'Apologie de Socrate. Mais dès lors que Socrate est un personnage de Platon, se pose le problème de la distinction entre un Socrate historique et un Socrate « platonicien ». Sur ce point, les lecteurs de Platon ont soutenu des interprétations très diverses, qui sont intrinsèquement liées à la question de l'influence de Socrate sur Platon.
Ces interprétations vont de la thèse selon laquelle tous les dialogues de Platon sans exception mettent en scène le véritable Socrate, jusqu'à la thèse selon laquelle, dès les dialogues socratiques, le personnage de Socrate n'est pas une copie du Socrate historique, mais un porte-parole de Platon.
Présentation des dialogues :
Le dialogue chez Platon :
Tous les textes de Platon sont, à un degré ou un autre, rédigés sous forme dialoguéeHormis la Lettre VII, si on la tient pour authentique.. La question de savoir comment interpréter philosophiquement cette forme est discutée depuis l'Antiquité et se trouve également liée à la question de la chronologie des dialogues. Trois groupes d'approches peuvent être distingués, groupes qui contiennent eux-mêmes des variantes plus ou moins importantes. Ces groupes sont l'interprétation unitariste, l'interprétation ésotérique et l'interprétation maïeutiqueOn adopte ici la classification donnée par Christopher Gill, « Le dialogue platonicien », in Lire Platon, 2006..La première approche considère que la forme dialoguée est un moyen d'exposition explicite de la pensée de Platon et qu'elles ne constituent pas un simple procédé littéraire : le personnage qui conduit la discussion, Socrate le plus souvent, est le porte-parole de l'auteur. Dans cette approche, les commentateurs étudient les idées contenues dans les dialogues en les considérant comme parties d'un tout cohérent, soit relativement à l'ensemble des textes, soit relativement à un groupe de dialogues. C'est l'approche la plus répandue, et elle a été soutenue par Shorey et Cherniss, et, en France, aujourd'hui, par Luc Brisson, Jean-François Pradeau. Ce genre de lecture est également illustrée par la philosophie analytique qui s'attache à l'examen et l'évaluation des méthodes argumentatives, en particulier la méthode socratique de la réfutation et la validité de la réfutation de la Théorie des Idées dans le Parménide. Cette dernière approche est celle de G.E.L. Owen et de Gregory Vlastos.
La deuxième approche affirme qu'il ne s'agit que d'une caractéristique extérieure et sans importance sur les conceptions platoniciennes : on ne trouve dans les dialogues que des indications allusives à un enseignement oral donné au sein de l'Académie. Les dialogues sont donc seulement provisoires et inachevés sous le rapport de leur contenu doctrinal. Cette approche a été systématisée et défendue depuis le à la suite des travaux et des traductions de l'érudit allemand Schleiermacher. Cette approche se retrouve par exemple chez Robin en France ou Natorp en Allemagne. Elle est encore de nos jours défendue par beaucoup dont par l'École de Tübingen (Tübinger Schule) présente en Allemagne (avec Krämer par exemple) et en Italie (avec Reale).
Pour l'approche maïeutique, soutenue par exemple par Leo Strauss et Bloom, il n'est pas certain que le point de vue proprement platonicien s'exprime dans la bouche de l'un ou l'autre personnage du dialogue, fût-ce Socrate lui-même. Ce serait alors au lecteur lui-même de former son propre jugement, suggéré par l'échange entre les personnages du dialogue. Cette approche se divise elle-même en deux grands groupes : une approche qui considère que Platon écrit pour que le lecteur parvienne à une idée déterminée, et une approche qui considère, au contraire, que Platon n'impose pas une issue prédéterminée.
Le problème de la chronologie des dialogues :
Les spécialistes de stylistique, de statistique lexicaleDès Dittenberger, pour les critères stylistiques, dans la revue Hermès, 1881, p. 321-345. Leonard Brandwood, Word-Index to Plato, Leeds (G.-B.), Maney Publishing, 1976, 1036 p. et d'histoire des idées ont classé les 35 dialogues attribués à Platon en grands "groupes", sans toujours s'entendre sur la stricte succession de chacun ou sur la périodisation par groupesR. Simeterre, La chronologie des oeuvres de Platon, Revue des études grecques, 1945, p. 146-162.. Ce classement en groupes par le moyen de la stylométrie, se résume fondamentalement au trois groupes suivantsC. Gill, « Le dialogue platonicien », in Brisson, 2006, p. 61. :- jeunesse : tous les dialogues qui ne sont pas dans les deux suivants ;
- maturité : Phèdre, Parménide, République, Théétète ;
- vieillesse : Lois, Philèbe, Sophiste, Politique, Timée, Critias.
Un tel groupement ne peut être cependant considéré de manière absolue : il existe en effet quelques variantes dont on trouvera des exemples ci-dessous dans la succession proposée par L. Brisson.
Cette méthode ne permet pas de parvenir à des conclusions sur la périodisation des dialogues ; la raison en est que, selon la critique de C.H. Kahn, les résultats de la stylométrie nous renseignent sur des groupes stylistiques, et non sur des rapports chronologiquesPlato and the Socratic Dialogue, Cambridge, 1996.. De plus, le détail de ce classement dépend également de la fonction que l'on attribue à chaque « période » (reconstitution du discours de Socrate, exposition explicite des idées, auto-critique), ainsi que de l'idée que l'on se fait du développement intellectuel de Platon. Par exemple, si l'on défend une approche de type unitariste, décrite plus haut, on pourra considérer qu'un dialogue comme lHippias mineur n'est pas une ébauche de textes ultérieurs, mais constitue une propédeutique présentée sur le mode aporétique, propédeutique qui contient des principes philosophiques identiques aux dialogues supposés plus tardifsFrancesco Fronterotta, « Introduction » à lHippias mineur, pp. 159-160, GF, 2005..
Il n'y a donc aucun accord des spécialistes sur la périodisation des dialogues de Platon, aucun critère n'apparaissant suffisamment probant, et les classifications sont ainsi toutes plus ou moins spéculatives. De telles incertitudes peuvent alors conduire à estimer que toutes ces hypothèses de regroupement et/ou de périodisation sont d'une grande faiblesse, et un éditeur a récemment choisi pour cette raison de revenir au classement de Thrasylle, établi au Ier siècle avt. J.C.J. Copper, Plato : Complete Works, Hackett, Indianapolis, 1997.
Voici, à titre d'exemple, une manière de détailler cette succession (mais non la périodisation), proposée par Luc BrissonLuc Brisson, "chronologie" à ses traductions dans la collection Garnier-Flammarion : Lettres, Phèdre, Timée/Critias)..
- Période de jeunesse (-399/-390). Hippias mineur (Petit Hippias) (sur le faux), Ion (sur l' Iliade), Lachès (sur le courage), Charmide (sur la sagesse morale), Protagoras (sur les sophistes), Euthyphron (sur la piété). Durant cette période, Platon s'efforce de reproduire la pensée de Socrate.
- Période de transition (-390/-385 ?). Gorgias (sur la rhétorique), Ménon (sur la vertu), Apologie de Socrate, Criton (sur le devoir), Euthydème (sur l'éristique), Lysis (sur l'amitié), Ménexène (sur l'oraison funèbre), Cratyle (sur le langage) ; le premier livre de La République (Thrasymaque ?) date de cette période
- Période de maturité (-385/-370). Phédon (sur l'âme), Le banquet (sur l'amour), La République (sur le Juste), Phèdre (sur le Beau). Durant cette période Platon arrive à la maîtrise de sa propre pensée, en particulier avec le notions d'Idées, de réminiscence, de philosophe-roi.
- Période d'auto-critique (-370/-358). Théétète (sur la science), Parménide (sur les Idées), Le sophiste (sur l'Être), Le politique (sur la royauté). Dans le Parménide, Platon conteste ses propres postulats philosophiques, en montrant l'échec de la dialectique comme tentative pour établir l'Un-Bien comme fondement.F. W. Niewöhner, Dialog und Dialektik in Platons Parmenides, Meisenheim-am-Glan, 1971, p. 343-344. Durant cette période, Platon change son ontologie : tout ce qui existe est combinaison des mêmes principes : Être et Non-Être, Limite et Illimitation, Un et Infini, Même et Autre.Léon Robin, La théorie platonicienne des Idées et des Nombres, 1908.
- Période de vieillesse (-358/-346). Timée (sur la Nature), Critias (sur l'Atlantide), Philèbe (sur le plaisir), Les Lois (sur la législation). "Trois considérations ont amené Platon à modifier ses vues. D'une part, une nouvelle théorie de l'âme, selon laquelle celle-ci n'est plus regardée comme l'ennemie du corps, mais comme son principe moteur. D'autre part, la reconnaissance de la régularité et de l'ordre que manifestent les mouvements des planètes. Enfin le sentiment que l'homme a sa place marquée dans le monde conçu maintenant comme un ordre, et qu'il doit tendre, dès lors, non plus à se séparer du monde, mais à imiter le bel ordre cosmique."André-Jean Festugière, Études de philosophie grecque, Vrin, 1971, p. 24.
- Les lettres, dont les VII (-354), VIII (-353), considérées comme authentiques par la majorité des savants. Selon P. T. Keyser (1998), la lettre II, avec ses trois Rois, releverait de la philosophie du néoplatonicien Eudore d'Alexandrie.
- "L'enseignement oral" (-350 ?), appelé "enseignements non écrits" ( ) ou "leçons non écrites" ( ), dont une célèbre leçon Sur le Bien, mathématiqueLettre VII. 341.Léon Robin, La théorie des Idées et des Nombres d'après Aristote (1908), Hildesheim, 1963. Marie-Dominique Richard, L'enseignement oral de Platon, Paris, Cerf, 1986, 413 p. : témoignages complexes et commentaires savants.
- Dialogues suspects ou apocryphes. Alcibiade I (Premier Alcibiade) (sur l'Homme), Alcibiade II (Second Alcibiade) (sur la prière), Axiochos (sur la mort), Épinomis (sur les astres : attribué généralement à Philippe d'Oponte, disciple de Platon ; vers -340 ?), Hipparque (sur l'amour du gain), Hippias majeur (Grand Hippias) (sur le beau), Théagès (sur le savoir). Alcibiade I est considéré comme authentique par R. Adam, M. Croiset, etc., pas par C. Ritter, A. Taylor, etc. Hippias majeur est considéré comme authentique par V. Goldschmidt, A. Capelle, etc., pas par E. Horneffer, U. von Wilamowitz, etc.
La pagination des dialogues :
La manière dont on renvoie aujourd'hui aux textes de Platon vient de l'édition, en 1578, par Henri Estienne, des uvres de Platon accompagnées d'une traduction latinePour une explication détaillée, voir Citer Platon : les références « Estienne ».. Le texte est disposé en deux colonnes sur une même page, chaque colonne étant divisée en cinq paragraphes notés de a à e. Toute référence à une uvre de Platon est donc de la forme titre, page, paragraphe. Ainsi, Théétète, 145d, renvoie, dans le texte du Théétète, à la page 147, paragraphe d.La philosophie de Platon :
Il faut tout d'abord remarquer que, du fait d'une histoire deux fois millénaires, l'uvre de Platon est passée par des processus de réfutations, de reprises et de développements en des sens très variés qui ont largement influé sur sa réception à travers les âges.Ce que l'on appelle la philosophie de Platon se présente moins sous la forme d'un système que d'un ensemble de thèmes qui apparaissent dispersés dans des dialogues dont les qualités littéraires font parfois oublier qu'ils possèdent aussi des qualités philosophiques.Léon Robin (1935, p. v) affirme que si Platon est un grand artiste, il ne faut pas oublier qu'il a également enseigné une doctrine, ce qui suppose un réel effort de systématisation, voir une dogmatique, dont les dialogues seraient le reflet littéraire. C'est le cas par exemple, jusqu'aux dernières décennies du XXeme siècle, des dialogues dits socratiques qui, au moins en France, ont longtemps été étudiés dans le cadre des lettres classiquesEntretien avec Luc Brisson (5) : Traduire Platon., les autres dialogues étant en revanche considérés comme relevant de la philosophieLuc Brisson, « Introduction » à l'Apologie de Socrate, GF, 1997, pp. 80, 81..
Certains de ces thèmes sont devenus célèbres en dehors-même du cercle des philosophes, non sans déformations ; c'est le cas de l'amour platonique. D'autres thèmes font partie d'une « vulgate », d'un imaginaire philosophique du platonisme, qui est parfois loin de rendre compte de la complexité de l'uvre ; parmi ces thèmes, les plus connus et étudiés sont la séparation de la réalité en deux mondes (le sensible et l'intelligible, le premier étant l'image, le reflet, la copie du second, qui est paradigme, modèle, vraie réalité), appelée rétrospectivement dualisme, la séparation de l'âme d'avec le corps et l'ascétisme mortifiant qu'on lui suppose lié, les formes (Égal, Beau, Bon, Juste), la réminiscence. Enfin, les mythes inventés par Platon dans le but de faire comprendre certaines pensées difficiles d'accès sont profondément ancrés non seulement dans la pensée occidentale, mais aussi dans son art : ce sont, entre autres, l'allégorie de la caverne, l'allégorie de la Terre, le récit de la destinée des âmes.
Cette grande richesse de l'uvre de Platon, ainsi que la variété des interprétations, rendent difficile, sinon impossible, toute exposition générale, et les monographies sont de fait assez rares.L'une des plus connues étant celle de Léon Robin. Cf. Robin, 1935. Néanmoins, dans un article, Cherniss« L'économie philosophique de la théorie des idées », in Pradeau, 2001. a proposé de voir dans la théorie des formes une hypothèse économique permettant de résoudre les questions ontologiques, éthiques, épistémologiques qui se sont posées à Platon. Cette théorie a donc pour fonction, dans cette lecture, d'unifier les problèmes et les solutions formulés par Platon. Le présent article suivra cette hypothèse, et abordera d'emblée le problème de la connaissance afin d'exposer la théorie des formes et lui rattacher l'ensemble des notions platoniciennes.
L'amour de la connaissance :
D'une manière qui est entièrement inconnue à l'esprit de la philosophie contemporaine, la philosophie de Platon ne peut être approchée sans comprendre le rôle fondamentale d'un désir violent et multiforme qui s'empare tant de l'âme que du corps : l'amour (en grec , érôs). L'amour est une forme de possession et de délire divinsPhèdre, 245. qui se manifeste par un attachement à une personne, à un objet ou même à une idée, accompagné de la pensée que la satisfaction de ce désir peut être une source de modification et d'élévation de l'existence. Cet amour se manifeste de nombreuses manières, qui vont de l'accouplement ou de la débauche, à l'amour de l'élève pour le maître, ou encore à l'excitation frénétique de l'âme poursuivant une idée telle que le Bien.Phèdre, 230e - 257b. Il n'y a pas pour Platon plusieurs natures du désir érotique qui se manifesteraient dans plusieurs formes d'amour qui n'auraient qu'un nom en commun. Platon distingue et hiérarchise l'amour selon les différentes finalités que l'on peut observer, mais cette variété des fins du désir n'est qu'une variété dans un même genre. Ainsi, si Platon condamne l'amour charnel ou bestial, qui a pris en Grèce une forme pédophile, et s'il place au plus haut cette forme de délire de l'âme qui possède le philosophe en quête du savoir, la véritable différence entre ces deux orientations se trouve, non dans la nature du désir-même, mais dans la capacité de contempler le Beau. C'est pourquoi, cette différence dans la finalité de l'amour se manifeste au contact de ce dernier :- « ... la beauté seule jouit du privilège dêtre lobjet le plus visible et le plus attrayant. Lhomme pourtant dont linitiation nest point récente ou qui sest laissé corrompre, ne sélève pas promptement de la beauté dici-bas vers la beauté parfaite, quand il contemple sur terre limage qui en porte le nom. Aussi, loin de se sentir frappé de respect à sa vue, il cède alors au plaisir à la façon des bêtes, cherche à saillir cette image, à lui semer des enfants, et, dans la frénésie de ses fréquentations, il ne craint ni ne rougit de poursuivre une volupté contre nature. 251 Mais lhomme, qui a été récemment initié ou qui a beaucoup contemplé dans le ciel, lorsquil aperçoit en un visage une belle image de la beauté divine, ou quelque idée dans un corps de cette même beauté, il frissonne dabord, il sent survenir en lui quelques-uns de ses troubles passés ; puis, considérant lobjet qui émeut ses regards, il le vénère comme un dieu. »Phèdre, 250-251.
Cette poursuite de la Beauté, dans laquelle l'âme s'engage en tendant tout son désir vers un « là-bas », pose alors plusieurs problèmes que Platon aborde au fil des dialogues : le problème du statut du monde sensible comme reflet de modèles intelligibles, le problème de l'accès intellectuel à ces modèles et la question de leur nature. Mais, outre ces questions d'ordre épistémologique, il faut garder à l'esprit que c'est le destin de l'âme qui se joue ici et qui est le premier et même le seul souci du philosophe ; aussi sa nature comme ses vertus doivent-elles également faire l'objet d'une recherche. Mais cette recherche touche tant à l'éthique (excellence de l'âme) qu'à la politique (éducation de l'âme) et à la cosmologie (place et structure de l'âme dans le tout ordonné), domaines qui ont besoin d'une explication et d'un fondement que les contemporains qualifieraient d'ontologiques. Cet article exposera donc en premier lieu la théorie de la connaissance, avant de passer à la cosmologie, pour finir par l'essentiel aux yeux de Platon, car l'excellence de l'âme est en jeu, la conduite humaine, individuelle et collective.
Le monde sensible et la sensation :
Au contact de certaines réalités sensibles, l'âme découvre les objets de ses désirs. Ainsi excitée par la beauté des corps, elle se figure avoir atteint quelque chose de substantiel qui puisse combler toutes ses aspirations. Dans ce processus, le vivant, que Platon définit comme un corps animé, c'est-à-dire doté d'une âme, est affecté par les objets sensibles ainsi que par les processus internes à l'organisme. Platon nomme impressions (pathêmata) ces mouvements provoqués dans le corps par les objets extérieurs au sujet qui perçoit. Toutes les impressions ne sont pas perçues par l'âme, seules le sont les sensations (aisthêsis) qui consistent en jugements de l'âme sur le devenir. Dès lors, dans le Théétète, Platon examine la thèse, commune en son temps, selon laquelle la science est fondée sur ces sensations, c'est-à-dire sur les opinions que forment un vivant sur les objets qui l'entourent.Mais cette thèse se heurte, toujours dans le Théétète, à l'objection suivante : le monde sensible peut être exactement décrit comme un devenir, un ensemble d'objets qui naissent et qui se corrompent. Monde sensible et devenir sont donc synonymes. Mais si toute réalité est un devenir, elle se transforme sans cesse, et il est impossible de trouver là la stabilité nécessaire à une quelconque aspiration, et encore moins à une connaissance vraie et certaine : les impressions sensibles n'atteignent pas l'être, et par conséquent il est impossible que l'âme y parvienne en formant des jugements à partir des impressions. La conception héraclitéenne du monde sensible n'anéantit pas seulement la connaissance d'après la considération de la nature-même du réel, elle la fait également dépendre, à la manière de Protagoras, des états empiriques de l'individu : « l'homme est la mesure de toute chose. » Mais ce relativisme pose en outre que c'est de l'être-même des choses, et non seulement de leur connaissance, que chaque individu est le critère. Or, Platon pose que la fondation du savoir pésuppose l'équivalence entre connaissance, être et vérité. Par conséquent, l'intelligence que nous avons des choses doit avoir une origine non sensible, sans quoi toute pensée serait nécessairement un simulacre.
En démontrant l'impossibilité d'une connaissance du monde sensible comme devenir, Platon oppose au mobilisme héraclitéen et au relativisme sophistique l'idée d'une science qui ne porte pas sur les impressions des sens ni sur les opinions que l'âme peut former sur elles, mais sur une réalité qui sera seulement perçue par une puissance intellectuelle et qui reçevra pour cette raison le nom de réalité intelligibleLa République, ..
L'intelligible :
Dans un monde sensible, qui est par définition en devenir, y a-t-il une connaissance possible ? Si une chose ne demeure jamais ce qu'elle est, elle ne peut être saisie dans le discours, et la connaissance en est impossible. En sens contraire, si connaître, c'est connaître quelque chose qui est, seul ce qui est absolument peut être véritablement connaissableLa République, 476 d - 480 a.. L'objet de la connaissance réelle ne peut donc être le monde sensible et doit présenter des propriétés différentes du devenir. Ce raisonnement a une double conséquence : d'un point de vue épistémologique, c'est par une réalité seule véritable que l'on connaît et que l'on peut répondre aux questions de Socrate en donnant des définitions : Qu'est-ce que le Beau ? Qu'est-ce que le Courage ? etc. Alors que la plupart des interlocuteurs de Socrate se tournent vers les choses sensibles pour lui fournir une multiplicité d'exemples comme réponses, Socrate réplique qu'aucune de ces choses n'a de propriété par elles-mêmes, mais qu'il faut, pour connaître ces propriétés, rassembler le multiple dans l'unité d'une Forme, d'où chaque chose tire son être tel. D'un point de vue ontologique, ces Formes ont, d'une part, une existence objective, distincte du monde sensible, et, d'autre part, sont la cause des propriétés dans les choses. Lorsque Socrate demande ce que c'est que le Beau, sa question est précisée également de manière à demander par quoi les choses belles sont dite belles, et elles sont belles dans la mesure où l'on trouve en elles la présence d'une réalité non sensible qui seule est définissable et connaissable.Les Formes intelligibles (' ; '), sont ainsi les véritables objets de la définition et de la connaissance. De l'échec de l'idée d'une connaissance sensible et des exigences de la connaissance, Platon peut déduire leurs propriétés : les Idées sont immatérielles et immuables, demeurant éternellement identiques à elles-mêmes, universelles et intelligibles, et seules réellement étant. Dès lors, cette théorie des Formes, qui constitue l'essentiel du platonisme, peut être résumée à deux notions, celle de forme, qui désigne l'être intelligible, et celle de participation, qui désigne le rapport de l'être intelligible au devenir sensible, rapport par lequel ce dernier est déterminé et est connaissable.
Dès le vivant de Platon, cette théorie s'est heurtée à des objections, que l'on retrouve formulées par Aristote dans La Métaphysique. Platon a lui-même formulé un ensemble d'objections, dans le Parménide, sans toutefois remettre en cause l'existence même de ces formes, car elles sont à ses yeux des conditions nécessaires du discours et de la conduite humaine. Ces objections portent essentiellement sur l'impossibilité pour une forme de se trouver en plusieurs réalités sensibles sans perdre son unité ou son identité, et sur la difficulté à doter les formes d'une puissance causale qui, d'une part, contredit leur immuabilité, et, d'autre part, les fait entrer au contact du sensible en leur faisant perdre de ce fait leur statut ontologiquement supérieur. Platon tentera de répondre à ces objections en reformulant le rapport des formes aux réalités sensibles par l'introduction de l'activité d'un démiurge qui est décrite dans le Timée, c'est-à-dire par une récit mythique de la mise en ordre de l'univers en un tout ordonné. Cette reformulation de la théorie des formes sera abordée plus loin dans cet article.
Hiérarchie dans la connaissance :
L'opposition entre le sensible et l'intelligible est une séparation ontologique ; à cette stricte séparation correspond une hiérarchie épistémologique, toute aussi stricte, que Platon exprime par l'analogie de la ligne. Les questions épistémologiques qui découlent de la théorie des formes sont alors de plusieurs ordres : quelles sont les facultés de l'âme qui permettent la connaissance ? Quelles méthodes y correspondent ?Les dialogues présentent plusieurs moyens par lesquelles il est possible d'acquérir un savoir, ou du moins d'avancer dans l'initiation philosophique ; ce sont en premier lieu le ressouvenir, la réfutation et la dialectique, cette dernière n'étant rien d'autre que la philosophie elle-même. Platon utilise par ailleurs plusieurs procédés d'exposition de sa pensée, qui sont la dialectique, le mythe et le paradigme.
La réminiscence :
Platon a montré que la connaissance sensible est impossible : l'âme ne peut en effet parvenir à l'être par le moyen des sensations. Il faut donc, aux yeux de Platon, qu'une certaine puissance de l'âme soit au contact des réalités vraies pour produire une science authentique, ce qui implique également que l'âme participe d'une certaine manière à l'intelligible. Ce rapport de l'âme à l'intelligible est décrit à travers le ressouvenir et les mythes que Platon lui rattache.La réminiscence (en grec , anamnésis ; également traduit par ressouvenir) est le ressouvenir par l'âme, à l'occasion d'une perception sensible, de connaissances qu'elle a acquises en dehors de son séjour dans un corps et qu'elle a perdu lors de sa réincorporation. L'acquisition de la connaissance doit alors débuter par une re-connaissance, avant de se poursuivre par l'épreuve de la réfutation. Cette thèse suppose l'immortalité de l'âme et l'existence de réalités intelligibles, puisque c'est en séjournant dans un monde intelligible supérieur au monde empirique que l'âme a contemplé les réalités divines.
L'un des exemples les plus fameux de cette idée se rencontre dans le Ménon.Ménon 85c-86c.
La dialectique :
Utilisation du mythe :
Platon utilise le mythe à plusieurs reprises. Cette utilisation, dans le cas de la description du monde s'explique par la difficulté suivante : si, pour connaître une chose, il faut connaître sa causalité, comment connaître l'acte créateur de la cause ?L'acte de connaissance doit en effet être le reflet d'un acte créateur qui est inconcevable : comment dans ce cas parler de l'origine du monde ? L'acte créateur n'est-il pas au-delà de tout discours rationnel ? Pourtant l'acte créateur fonde la possibilité de la rationalité. C'est ainsi que Platon se demande comment parler de l'origine du monde sensible, puisque la connaissance dialectique, qui articule les Formes intelligibles, est ici inopérante. On ne peut parler du monde que par un discours qui lui ressemble : un mythe vraisemblable, apparenté au sensible. Le mythe vraisemblable décrit une situation en transposant dans l'espace et le temps les relations que la pensée conçoit sans pouvoir les exposer dialectiquement ; le mythe doit donc être interprété, il ne doit pas être confondu avec la réalité. Il faut traduire en rapport d'idées ce que le mythe a assemblé en fait. Le récit de l'organisation du cosmos par le démiurge va en donner un exemple.
L'organisation du cosmos par le démiurge :
On a vu plus haut les difficultés que soulève la théorie des formes. Dans le Timée, que l'on considère comme l'un de ses derniers dialogues, Platon s'efforce de proposer une élucidation du rapport du monde sensible aux réalités intelligibles en présentant le récit mythologique de l'organisation du cosmos par un démiurge. Ce récit met en présence plusieurs réalités : la khôra, ou matériau, le devenir, les formes, enfin le démiurge qui informe le matériau, en prenant les formes pour modèles.Le démiurge met les éléments constitutifs du monde en ordre, par une unité proportionnelle. Il organise les éléments avec le même rapport entre eux : c'est l'unité proportionnelle du monde visible et corporel. La création se fait donc suivant une mesure ; le temps est fabriqué suivant le nombre. Le monde sensible est un dieu vivant engendré : pour accroître cette ressemblance, le démiurge fabrique une image mobile de l'éternité, résultat d'une activité productrice, qui règle les mouvements des astres pour leur donner un mouvement circulaire uniforme : les astres deviennent les instruments de mesure du temps par leur révolution apparente. Le temps imite l'éternité dans la mesure où il se meut en cercle suivant le nombre, l'éternité étant éternellement identique à elle-même. La partie éternelle de l'âme est directement produite par le démiurge avec les ingrédients même de l'âme du monde.
Le démiurge ne produit pas les corps directement, mais délègue à des dieux subalternes qui les fabriquent tels des potiers. En revanche, l'âme du monde est produite directement de toute pièce par le démiurge.
Le monde est un être vivant, un corps et une âme, engendré à la suite d'une décision réfléchie d'un dieu, selon des procédés artisanaux. Le monde sensible est un cosmos (ordre, arrangement) qui se constitue à partir d'éléments qui lui préexistent. C'est un assemblage de Formes intelligibles et de matière chaotique. Ce n'est donc pas une création ex nihilo.
L'âme du monde est un être vivant qui possède âme, mouvement, animation ; son mouvement est mouvement de connaissance, cause de régularité des cycles célestes. L'âme est automotrice, se meut elle-même et est donc principe du mouvement de chaque être. Elle est donc aussi immortelle et impérissable. L'âme du monde est principe et cause première de l'univers ? En tant que principe premier, elle doit être inengendrée ; or, dans le mythe, le démiurge la fabrique.
L'organisation politique de l'excellence :
Dès lors qu'est assurée une ontologie qui rend possible une connaissance certaine, et qu'à cette ontologie correspond une théorie de la connaissance, l'âme est en mesure de découvrir les Idées qui lui permettront d'exercer correctement ses « facultés », dont la plus haute, parce qu'elle est celle qui met en contact avec les réalités les plus vraies, est l'intellect. C'est donc de l'apprentissage de l'excellence des puissances de l'âme qu'il s'agit à présent, ce qui concerne tant les conduites humaines individuelles que l'éducation. C'est pourquoi, la philosophie politique sera inséparable de la philosophie morale (comme c'est le cas pour toute la philosophie grecque ancienne), car la politique, que Platon est le premier philosophe a identifier comme telle, a pour but de prendre soin de l'âme des citoyens, et que cette éducation doit être fondée sur une éthique. Ces deux disciplines ont pour point de départ et finalité l'âme, et il faut donc au préalable en exposer la théorie, ou « psychologie », dont on verra également quels rapports essentiels elle entretient avec la cosmologie.L'âme :
Le mot « âme » (en grec ) est de loin le mot qui revient le plus fréquemment dans les dialogues de Platon. Dans les rares dialogues où il n'est pas employé, on trouvera toujours un ou plusieurs discours faisaient allusion à l'âme. Malgré l'omniprésence de ce terme, Platon n'en a jamais donné de définition complète. En revanche, il en donne des descriptions nombreuses et variées, qui privilégient chacune telle ou telle qualité ou propriété. Ainsi, à défaut de pouvoir fournir une définition précise de l'âme chez Platon, il est possible d'établir une classification de ces descriptions. Néanmoins, certaines propriétés semblent plus essentielles que d'autres : c'est le cas de la conception de l'âme comme principe du mouvement et de la pensée.Pour Platon dans le Phédon, l'âme :
- est un être apparenté aux Idées ;
- a un mouvement propre ;
- est immortelle ;
- se compose de trois puissances, qu'il ne faut pas confondre avec des parties :
- * le noûs (ou "logismos") est l'élément rationnel
- * le thumos, appelé parfois élément irascible, pourrait être traduit par « cur » ; il est cette partie de l'âme susceptible d'emportement, de colère, de courage
- * l' épithumia, ou élément concupiscible, est le siège du désir, des passions
Platon expose cette constitution « tripartite » de l'âme dans le Phèdre et dans La République. Le noûs, ou la raison, en tant qu'il a affaire à l'intelligible, est le plus noble des trois. Le second, caractéristique de la volonté d'enrichissement personnel, de bonne réputation et des tentatives de prouesses qui en découlent, n'est utile que s'il se met au service de l'élément raisonnable, afin de maîtriser le troisième, qui mène irrémédiablement au vice. En d'autres termes, la vie bonne suppose que s'établisse, entre ces trois parties de l'âme, une hiérarchie : le noûs gouverne le thumos, qui gouverne lépithumia. Chacune de ces parties possède ainsi une vertu qui lui est propre : la sagesse, le courage et la tempérance ; l'harmonie de ces trois parties est la vertu de justice.
Platon croyait l'âme immortelle et chercha à le prouver (sans prétendre y parvenir) dans le Phédon, qui raconte le dernier jour de Socrate. Cette immortalité se lie à la thèse de la migration des âmes et leurs purifications après la mort qu'il décrit dans trois mythes, à la fin du Gorgias, de La République et du Phédon.
La meilleure manière de gouverner la vie commune :
La recherche de la meilleure constitution est le principal souci de Platon, car le but d'une cité bien constituée est de faire mener à ses citoyens une vie heureuse, vie heureuse qui ne se peut réaliser qu'en fonction de l'état de l'âme et dans le cadre d'une vie commune. L'âme est ainsi toujours la finalité des spéculations, tant politiques que métaphysiques, de Platon.Le point commun des différentes réflexions politiques que l'on trouve dans les dialogues est la question de savoir comment unifier la multiplicité des éléments, des fonctions et des forces composant une cité, autrement dit la question de savoir ce que doit être une vie commune. La politique est alors conçue comme une technique qui, dans un territoire donné et ayant à faire à des éléments hétérogènes, doit prendre soin de réaliser l'unité de la cité en la dotant d'un régime politique (politeia, également traduit par constitution). Ce soin de l'unité, c'est la philosophie, et le philosophe est celui qui de droit doit gouverner la cité.Pradeau, 1997, Introduction.
La recherche de ce régime constitue l'essentiel de La République et des Lois, mais les dialogues socratiques témoignent déjà de l'orientation politique de Platon, puisqu'il s'y livre à des critiques virulentes des rhéteurs. Cette recherche écarte d'emblée toutes les formes de cités existantes, tant démocratiques qu'aristocratiques : les dissensions qui marquent en effet les cités réelles, dissensions entres des parties, entre des classes, sont aux yeux de Platon un symptôme de corruption, et l'on ne saurait donc tenir pour politiques des régimes qui ne peuvent parvenir à faire vivre ensemble des citoyens.
Dans La République, Socrate est engagé dans la recherche d'une définition de la justice. Cherchant cette définition au niveau de la cité, il étudie la répartition des fonctions en son sein, pour montrer que le meilleur régime ne dépend pas tant de telle classe sociale, que de l'exercice approprié de chaque fonction dans la cité prise dans son ensemble,
Dans Les Lois, Platon fait discuter plusieurs vieillards sur la valeur de la constitution de plusieurs cités. Cherchant les meilleurs moyens d'inculquer les vertus, Platon parle notamment des vertus éducatives de l'ivresse (Livre I).
Classification des régimes :
Dans La République (545c - 576b), Platon décrit la manière dont on passe d'un régime politique à l'autre. Cet enchaînement n'a pas pour Platon une valeur historique : comme dans le Timée, il s'agit de présenter une succession essentiellement logique (chaque régime porte en lui un autre régime) sous une forme chronologique.- le gouvernement des philosophes, ou « aristocratie » (gouvernement des meilleurs), est le seul régime parfait ; il correspond à l'idéal du « philosophe-roi » qui réunit pouvoir et sagesse entre ses mains. Ce régime est suivi par quatre régimes imparfaits :
- la timocratie (régime fondé sur l'honneur)
- l'oligarchie (régime fondé sur les richesses)
- la démocratie (régime fondé sur l'égalité)
- la tyrannie (régime fondé sur le désir) ; ce dernier régime marque la fin de la politique, puisqu'il abolit les lois.
Le déséquilibre dans les cités, par lequel on passe d'un régime à l'autre, correspond au déséquilibre qui s'inscrit dans la hiérarchie entre les parties de l'âme (voir plus haut). De même qu'une vie juste suppose que le noûs gouverne le thumos, et que celui-ci contrôle lépithumia, la cité juste implique le gouvernement des philosophes, dont le noûs (la raison) est la vertu essentielle. Au contraire, le régime timocratique correspond au gouvernement du thumos (le courage et l'ardeur guerrière, vertu essentielle des soldats, ou gardiens de la cité), et le régime tyrannique à celui de lépithumia (la tyrannie est un régime ou seules dominent les passions du tyran).
Le philosophe roi :
C'est la nature et la place de ce type d'homme qui est souvent l'objet de ses réflexions. Le philosophe, selon Platon, doit devenir un législateur et un réformateur politique afin d'obtenir l'instauration de la justice dans la cité. Toutefois, selon certains dialogues comme la République il faut le forcer à le devenir, car il est fort probable qu'il ne consente pas à « retourner dans la caverne». Mais, si ceci est réalisé à tour de rôle par tous les philosophes, et pour le bien de tous, il est fort probable qu'ils acceptent.Il est par ailleurs intéressant de remarquer que Platon n'ait écrit aucun dialogue portant le nom de "Le philosophe", alors qu'il a légué un Sophiste et un Politique. En fait, si la question du philosophe revient souvent chez cet auteur, le portrait de ce dernier est à constituer à partir de plusieurs dialogues, et souvent en creux, par opposition à des figures opposées au philosophe à savoir avant tout le sophiste.
L'enseignement oral de Platon :
Platon a-t-il dispensé "un enseignement oral et ésotérique à l'Académie" ? pour dire quoi ? et quand ? Le sujet fait débat. Aristote (Physique, IV, 2, 209b15) parle des Enseignements non écrits ( ) de Platon et il mentionne une certaine leçon Sur le Bien (ì ) que prononça Platon, qui, à la surprise des auditeurs (Aristote, Speusippe, Xénocrate, Héraclide du Pont), portait "sur les Mathématiques, c'est-à-dire sur les Nombres et sur la Géométrie et sur l'Astronomie, et enfin que le Bien c'est l'Un" (Aristoxène, Éléments d'harmonie, II, 10). Par ailleurs, Platon lui-même condamne l'écrit (Phèdre, 276e ; République, 376d, 501e) et il fait allusion à des connaissances secrètes (lettre VII, 341 cd ; Phèdre, 274-278), il fait référence à une connaissance plus fondamentale (République, 504c ; Timée, 48c). Quelle date fixer pour cet enseignement oral ? la fondation de l'Académie (selon H. J. Krämer) ou, vraisemblablement plus tard, vers -350 (selon K. Gaiser)K. Gaiser, "Plato's enigmatic lecture 'On the Good'", Phronesis. A Journal for ancient Philosophy, 25, 1980, Assen, p. 20..Résumé du contenu par Marie-Dominique RichardMarie-Dominique Richard, L'enseignement oral de Platon, Cerf, 1986, p. 238. : "Le platonisme non écrit est une doctrine émanatiste, engendrant, par l'action réciproque des deux principes - l'Un-Limite et la Dyade indéfinie du Grand et du Petit - les Nombres idéaux d'abord, puis les Idées, et, à partir des Idées - par un processus mathématique de détermination - le sensible lui-même." Dans ses Enseignements non écrits Platon pose deux principes en dualité, c'est-à-dire opposés comme Bien et Mal et ne dérivant pas l'un de l'autre : "l'Un" et "la Dyade indéfinie" du Grand (Excès) et du Petit (Défaut). Entre se placent donc des êtres intermédiaires : l'Âme et les Êtres mathématiques (nombres, grandeurs...). Platon, ici, identifie les Idées et les Nombres idéaux, et il établit cette hiérarchie : 1) l'Un, le premier principe, identique au Bien ; 2) les Idées supérieures (les Nombres de la Décade, surtout 1, 2, 3, 4) ; 3) les Idées particulières ; 4) l'Âme du monde et le système des âmes singulières ; 5) le sensible (le monde des corps visibles) ; 6) en bas, le second principe, la Dyade, le Grand-et-Petit, cause matérielle de tous les êtres. C'est le futur schéma de Plotin, avec ses trois hypostases, principes divins : Un, Intellect (Idées supérieures et Idées particulières), Âme. Les Nombres idéaux sont antérieurs aux Idées, et, semble-t-il, les Idées, qui procèdent donc des Nombres de la Décade, sont des Nombres. Cette théorie a été savamment étudiée par Léon Robin (La théorie platonicienne des Idées et des Nombres d'après Aristote, 1908) et les témoignages ont été regroupés, édités et traduits par Marie-Dominique Richard (L'enseignement oral de Platon, Cerf, 1986, p. 247-381).Sur l'enseignement oral : David Ross, Plato's Theory of Ideas, Oxford University Press, 1951, p. 142-224. Aristote soutient que la théorie de l'Un et de la Dyade préfigure sa propre distinction de la cause formelle et de la cause matérielle (Physique, I, 189 b, 191 b) ; les néoplatoniciens pythagorisants (comme Syrianos, Nicomaque de Gérase, Jamblique de Tyr) ont assimilé le Un à la Monade, ils identifient l'opposition Limite/Illimité du Philèbe (16c) avec la Monade/Dyade des pythagoriciens. Le pythagoricien Philolaos de Crotone, avant Platon, opposait "choses limitées" (perainonta) et "choses illimitées" (apeira).Philolaos de Crotone, fragment 1. A. Sheppard, "Monad and Dyad as Cosmic Principles in Syrianus", in H. Blumenthal et A. Lloyd, Structure of Being in Late Neoplatonism, Liverpool, 1982, p. 1-14.
Le platonisme après Platon :
Platon marqua de façon durable la philosophie de lAntiquité soit par linfluence quil exerça (par exemple sur Plotin) soit parce quon le considérait comme le philosophe par rapport auquel on devait se situer. Il fut aussi une source dinspiration ainsi quune cible de biens des critiques.Aristote, Epicure ou les Stoïciens par exemple développèrent une critique plus ou moins systématique de léthique, de la théorie de la connaissance ou de la philosophie politique de Platon. Quant à Plotin ou aux Pères de lÉglise ils nont manqué de voir en Platon un philosophe quasi divin (Plotin) ou en tout cas une source dinspiration importante.
La signification des uvres de Platon a fait l'objet de nombreuses controverses depuis l'Antiquité. Certains font de Platon un dogmatique ; d'autres un sceptique. Platon fut tantôt récupéré par des courants mystiques (élévation de l'âme vers le bien au-delà de l'être), tantôt par des philosophies purement rationalistes. La diversité de ses dialogues, leurs formes variées, les nombreuses apories qui y sont soulevées expliquent ces importantes divergences des interprétations.
Dans l'Antiquité, l'ensemble des dialogues fut organisé d'après un ordre progressif de lecture, alors que les modernes, qui prétendent à un savoir plus critique, se sont surtout efforcés d'établir l'ordre réel de leur composition ainsi que leur authenticité. Ces essais d'organisation du corpus dépendent en fait toujours de l'idée que l'on se fait du platonisme, ce qui a conduit des critiques à exclure plus ou moins arbitrairement certains dialogues (et tous les dialogues ont pu ainsi être suspectés).
Traditions platoniciennes :
Le mouvement platonicien se multiplie en divers courants, écoles, ou périodes.- l'Ancienne Académie. Il y a d'abord les disciples immédiats, qui ont connu Platon : Eudoxe de Cnide (vers -370), Speusippe (premier scolarque, recteur, de l'Académie de Platon, en -348), Xénocrate (deuxième scolarque en -339), Philippe d'Oponte auteur de lÉpinomis ; ensuite viennent Polémon (troisième scolarque en -315), Cratès d'Athènes (quatrième scolarque en -269). Speusippe et Xénocrate fléchissent le platonisme dans le sens du pythagorisme, en mettant au centre la notion de nombre.W. Burckert, Lore and Science in Ancient Pythagoreanism, trad., Cambridge (Mass.), 1972. : Speusippe abandonne les Idées de Platon au profit des nombres mathématiques, déduits de deux principes, l'Un et le Multiple.Aristote, Métaphysique, M, 8. Entre les nombres et les choses les platoniciens mettent une coupure, alors que les pythagoriciens refusent la séparation entre les réalités idéales de nature mathématique et les réalités connues par les sens.Aristote, Métaphysique, M, 6, 1080b ; M, 7, 1083b10 ; N, 2, 1090a23.
- la Moyenne Académie ou platonisme sceptique : Arcésilas (cinquième scolarque en -268) : il introduit le concept de suspension du jugement, épochê, il n'admet que le raisonnable.
- la Nouvelle Académie ou platonisme probabiliste : Lacydès (sixième scolarque en -241), Carnéade (dixième scolarque en -186), Clitomaque (onzième scolarque en -128). Carnéade n'admet que le concept de probable mais révèle à l'entendement sa liberté de douter.
- la quatrième Académie ou platonisme néo-dogmatiqueH. Tarrant, Scepticism or Platonism ? The Philosophy of the Fourth Academy, Cambridge, Cambridge University Press, 1985. : Philon de Larissa (douzième scolarque en -110)
- la cinquième Académie : Antiochos d'Ascalon (treizième et dernier scolarque de l'Académie de Platon en -86), éclectique
- le platonisme stoïcisant. "Depuis le , le stoïcisme et le platonisme se sont à ce point rapprochés que, sans risquer la contradiction, on pourrait dire d'un philosophe qu'il est en même temps stoïcien et platonicien".J. Whittaker, in Alcinoos, Enseignement des doctrines de Platon, Les Belles Lettres, 1990, p. X-XI. On pense ici à Antiochos d'Ascalon ou à Alcinoos le Philosophe (vers 150).
- le moyen-platonismeP. Merlan, From Platonism to Neoplatonism, La Haye, 1960. J. M. Dillon, The Middle Platonists, 1977, 2° éd., Ithaca: Cornell University Press, 1996. ou platonisme éclectique : Antiochos d'Ascalon (son fondateur, vers 87 av. J.-C.), Eudore d'Alexandrie (40 av. J.-C.), Potamon, Plutarque de Chéronée (45-125), Théon de Smyrne (vers 130), Alcinoos le Philosophe (= Albinus Platonicus, vers 150, auteur du Didaskalikos. Enseignement des doctrines de Platon), Numénius d'Apamée (vers 155), Apulée (vers 160), Maxime de Tyr (vers 180), Claude Galien (v. 131-v. 201). Le moyen-platonisme s'efforce d'accommoder les conceptions de Platon à la terminologie d'Aristote. Toute une tendance veut pythagoriser PlatonDominic J. O'Meara, Pythagoras revived, Oxford, Clarendon Paperbacks, 1989, p. 9 sq. : Numénius d'Apamée, Nicomaque de Gérase, Anatolius (vers 270), Jamblique de Tyr, le jeune Proclos (dans son Commentaire du Timée, en 439), Simplicios de Cilicie 'dans son Commentaire de la 'Métaphysique' d'Aristote (vers 535).
- le gnosticisme influencé par le moyen-platonisme : essentiellement les textes séthiens (Allogène, Zostrien, Les trois stèles de Seth, Marsanes) : triade Être-Vie-Intellect venue du moyen-platonismeRuth Majercik, "The Existence-Life-Intellect Triad in Gnosticism and Neoplatonism", Classical Quaterly, 42.2 (1992), p. 475-488., et introduction du Pouvoir (Dynamis) comme principe de médiation de l'Un ; les auteurs gnostiques Ménandre (fin du I siècle), Basilide (vers 120), Cérinthe, Satornil, Hermogène, Isidore, Bardenase (vers 220) sont imprégnés de platonisme
- l'école néoplatonicienne de Rome : Ammonios Saccas (232), Plotin, Amélius, Porphyre de Tyr (233-300), Cornelio LabeonePaolo Mastandrea, Un neoplatonico latino. Cornelio Labeone, Leyde, éd. Brill, 1979, 259 p. ; "Porphyre n'est pas un platonicien qui pythagorise mais plutôt un platonicien universaliste, qui trouve son platonisme chez Pythagore et chez beaucoup d'autres domainesDominic J. O'Meara, Pythagoras revived, Oxford, Clarendon Paperbacks, 1989, p. 27.
- l'école néoplatonicienne de Syrie : Jamblique (250-325)
- l'école néoplatonicienne de Pergame : Eunape de Sardes (v. 365)
- l'école néoplatonicienne d'Athènes, dont Plutarque d'Athènes (vers 400), Syrianos, Hermias d'Alexandrie (vers 435), Proclos, jusqu'en 529H. J. Blumenthal, "529 and its sequel. What happended to the Academy", Byzantion, 48 (1978), p. 369-385. avec Damascios le Diadoque et Simplicios de Cilicie
- l'école néoplatonicienne d'Alexandrie, dont Hypathie (tuée en 415), Ammonios, fils d'Hermias (actif vers 475), Olympiodore le Jeune (vers 550), jusqu'à Étienne d'Alexandrie (vers 620)
- le néoplatonisme chrétien : Marius Victorinus (As Candidum Arianum, vers 350), Augustin, Boèce, pseudo-Denys l'Aréopagite (vers 490)
- le platonisme médiéval, avec Chalcidius (IV s.), Claudanius Mamertus (vers 470), Bernard Silvestre (Cosmographia, 1147), Bernard de Chartres (Glosae super Platonem, vers 1156), Alain de Lille (Summa quoniam homines, 1170-1180), Henri de Gand (1217-1293), Witelo (1245-?), Thierry de Fribourg (1250-1318), Berthold de Moosburg (Expositio super Elementationem theologicam Procli, 1330), etc. L'école de Chartres joue le grand rôle, avec Bernard de Chartres, ses élèves Gilbert de la Porrée et Guillaume de Conches ; Thierry de Chartres, 1085-1156.
- le platonisme renaissant en Italie, avec Marsile Ficin (qui traduit tout Platon en latin, en 1484 ; G. Pic de la Mirandole, qui veut unifier platonisme et aristotélisme dans son De l'Être et de l'Un, 1492)
- le platonisme de Cambridge, avec Henry MoreSerge Hutin, Henry More, Hildesheim, G. Olms, 1966. (1614-1687), Ralph Cudworth (1617-1688).
On appelle platonisme mathématique ou "réalisme mathématique" une théorie philosophique sur les mathématiques, qui croit que les entités mathématiques (nombres, figures géométriques...) ne sont pas abstraites par l'esprit humain mais indépendantes de lui, avec une existence propre. Déjà, pour Platon, les "Nombres, Lignes, Surfaces et Solides" ont une existence en soi, ce sont des substances éternelles, séparées des êtres connus par les sens. Le platonisme mathématique traite de "deux types de problèmes : le premier est ontologique et concerne le mode d'existence des objets mathématiques et le second est épistémologique, portant sur la question de savoir comment nous identifions les objets mathématiques" (Jacques Bouveresse). On peut citer Platon (mais pas Pythagore), Charles Hermite, Albert Lautman (Essai sur les notions de structure et dexistence en mathématique, 1937). Hermite : "Les nombres entiers me semblent exister en dehors de nous et en s'imposant avec la même nécessité, la même fatalité que le sodium, le potassium, etc." (Correspondance avec Stieljes, janvier 1889, Paris, Gauthiers-Villars, 1905, t. I, p. 332).
Les commentateurs de Platon :
Il semble que Crantor ait composé, vers 350 av. J.-C., un commentaire du Timée. Dès le II ou Platon est commenté systématiquement. On sait que Crassus avait lu à Athènes, en 110 av. J.-C., le Gorgias, sous la direction du philosophe académicien Charmadas. Le commentaire philosophique prend de l'importance à partir du III s. apr. J.-C. Les cours de Plotin consistaient avant tout dans l'explication des textes de Platon et d'Aristote étudiés à l'aide des textes de commentateurs antérieurs : Sévère, Cronius, Numénius d'Apamée, Gaius, Atticus pour Platon.Pierre Hadot, Études de philosophie ancienne, Les Belles Lettres, 1998, p. 30. Les néoplatoniciens ont donné de nombreux et amples commentaires des dialogues, dont Porphyre, Jamblique, Proclos. Parmi les monuments, il faut citer, traduits en français, Proclos (Commentaires sur le 'Timée, Commentaires sur la République), Damascios (Commentaires sur le 'Parménide' de Platon). L. G. Westernink a publié les commentaires grecs du Phédon, par Olympiodore le Jeune et Damascios.L. G. Westerink, The Greek Commentaries on Plato's Phaedo, Amsterdam, North-Holland Publ. Co., 1976-1977, 2 t.David Ross a entrepris la publication d'un "Corpus Platonicum Medii Aevi" ; en 1938, deux sections séparées furent distinguées dans cette collection : "Plato Latinus" et "Plato Arabus" (avec al-Farabi). La collection Plato latinus, éditée par R. Klibanski dès 1950, regroupe au t. I la traduction du Ménon par Henri Aristippe (milieu du XII s.), au t. II la traduction du Phédon par Henri Aristippe, au t. III le commentaire du Parménide par Guillaume de Moerbeke.
uvres :
L'ensemble des uvres de Platon se compose de plus d'une trentaine de dialogues, de lettres, d'un livre de définitions et de six dialogues apocryphes. La liste suivante suit l'ordre chronologique proposé par Luc Brisson. Les sous-titres, donnés entre parenthèses, ne sont pas de Platon.
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Éditions :
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- Platonis opera. Recognovit brevique adnotatione critica instruxit Burnet, 5 vol. Oxford, 1900-1910
- Platon, uvres complètes, Belles Lettres, 14 vol.
Traductions :
En français, les traductions de qualité sont peu nombreuses. Celles d'Émile Chambry sont considérées comme imprécises, et celles de Léon Robin sont en revanche considérées comme les plus rigoureuses ; d'après Luc Brisson, en effet, « quand on a le texte grec devant les yeux, on saperçoit quil ne manque rien à ces traductions, et quelles ont un souci de rendre compte de tous les mots. »Entretien avec Luc Brisson (5) : Traduire Platon. Cette exactitude tend toutefois à rendre le texte français difficile à lire.- Platon, uvres complètes, traduction Léon Robin, 1940/1943
- Platon, uvres complètes, Flammarion, 2008 (reprend les traductions publiées en poche chez le même éditeur, ainsi que les dialogues douteux)
Bibliographie :
Sources sur la vie de Platon :
- Apulée, De Platone et dogmate eius (, vers 150), in Opuscules philosophiques et fragments, texte établi et traduit par J. Beaujeu, Les Belles Lettres, 1973
- Vies et doctrines des philosophes illustres (vers 200), Livre IIITraduction du texte, sur le site NIMISPAUCI., introduction, traduction et notes de Luc Brisson, La Pochotèque, Paris, 1999, pp. 369-465
- Anonyme, Prolégomènes à la philosophie de Platon (déb. VI s.), trad. J. Trouillard, Les Belles Lettres, 1990, 146 p. Manuel néoplatonicien inspiré de Proclos
- Olympiodore le Jeune, Vie de Platon (en grec) in Commentaire du Premier Alcibiade de Platon (après 527) : Commentary on the 'First Alcibiades' of Plato ; critical text and indices, éd. par L. G. Westerink, Amsterdam, North-Holland Publ. Co., 1956
Études :
Ouvrages généraux :
- Aubenque, P., édité par, Études sur le Sophiste de Platon, Bibliopolis, Napoli, 1991
- Brisson, Luc, Le Même et l'Autre dans la structure ontologique du Timée de Platon
- et Francesco Fronterotta, sous la direction de, Lire Platon, Quadrige, Presses Universitaires de France, Paris, 2006
- , Platon, les mots et les mythes, Série histoire classique, Paris, La découverte, 1994
- et PRADEAU, Jean-François, Le Vocabulaire de Platon, Ellipses, 1998
- Canto-Sperber, Monique, Les Paradoxes de la connaissance. Essai sur le Ménon de Platon, Odile Jacob, Paris, 1991
- , Autour de Platon, Beauchesne, 1927, 2 t.
- Dixsaut, M., Métamorphoses de la dialectique dans les dialogues de Platon, Vrin, Paris, 2001
- Festugières, A.-j., Contemplation et vie contemplative chez Platon, Vrin, 1936, Paris
- Goldschmidt, V., Les Dialogues de Platon, PUF, 1935, Paris
- Joubaud, C., Le Corps dans la philosophie platonicienne, Vrin, Paris, 1991
- , Introduction à la lecture de Platon (1945), Gallimard, 1991
- Lafrance, Y., La Théorie platonicienne de la doxa, Les Belles Lettres, 1981
- Richard H. Kraut (ed.), The Cambridge Companion to Plato, New York Cambridge (Univ. Press), 1992
- Richard, M. D., L'Enseignement oral de Platon, Cerf, 1986, Paris
- Moreau, J., L'Âme du monde de Platon aux Stoïciens, Hildesheim, Olms, 1939
- (coordonné par), Platon : les formes intelligibles, PUF, Paris, 2001
- , « Études sur la signification et la place de la physique dans la philosophie de Platon », Revue philosophique, LXXXVI, septembre-octobre 1918
- , Platon, PUF, 1935 (rééd. 1997)
- , L'uvre de Platon, Vrin, 1954
- Souilhé, J., Études sur le terme dunamis dans les dialogues de Platon, Alcan, 1919, Paris
Sur Socrate et Platon :
- T. Brickhouse et N. D. Smith, Plato's Socrates, Oxford, 1994
- L.D. Dorion, Socrate (chapitres 2 et 4), PUF, Paris, 2004
- C. Rowe, « Killing Socrates: Plato's later thoughts on democracy », Journal of Hellenic Studies, 121, 2001
Éthique et politique :
- Bertrand J.-M., De lécriture à loralité, Lectures des Lois de Platon, Paris, Publications de la Sorbonne, 1999
- Victor Brochard, La Morale de Platon (1905)
- Brunschwig, J., « Platon. La République » dans F. Châtelet, O. Duhamel et E. Pisier, Dictionnaire des uvres politiques, Paris, PUF, édition augmentée, 2001
- Canto-Sperber, Monique, « Les paradoxes de la vertu : remarques sur la philosophie morale de Platon », in Problèmes de la morale antique (recueil), 1993, pp. 59-74
- Castoriadis, C., Sur le Politique de Platon, Paris, Le Seuil, 1999
- Dixsaut, M. (éd.), avec la collaboration de F. Teisserenc, Études sur la République, 2 vols., Paris, Vrin, 2006
- Edmond, Michel-Pierre, Le philosophe-roi': Platon et la politique, Critique de la politique, Payot, Paris, 1991
- Macé, A., Platon, Philosophie de l'agir et du pâtir, Academia Verlag, 2006
- Neschke, A., Platonisme politique et théorie du droit naturel, Peeters, Louvain et Paris, 1995 et 2003
- Pierart, M., Platon et la cité grecque. Théorie et réalité dans la constitution des Lois, Bruxelles, Palais des Académies, 1974
- Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis (1946), t. 1 : L'Ascendant de Platon, trad.? Seuil, 1979
- , Platon et la cité, Paris, PUF, 1997
Livres-audio :
- Le Banquet, lu par Michael Lonsdale, Éditions Thélème, Paris, 2002.
- Apologie de Socrate, lu par Denis Podalydès, Éditions Thélème, Paris, 2002.
Notes et références :
uvres citées :
Références anciennes et contemporaines :
Voir aussi :
Articles connexes :
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Liens externes :
| commons | Plato |
|---|---|
| s | Platon |
| q | Platon |
- Éditions J. Burnet, sur le site Perseus
- , sur Wikisource
Bibliographie
- Bibliographie Platonicienne, par Luc Brisson
- * 1992-2001 (liste des années en bas de la page)
- * 2001-2008
Articles
- International Plato Society
- Platon et ses dialogues, par Bernard Suzanne
- {{Lien web
|url=http://www.ibe.unesco.org/fileadmin/user_upload/archive/publications/ThinkersPdf/platof.pdf
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